jeudi 4 décembre 2008

Quand Georges et Louise, mes parents, se marièrent, ils avaient déjà tous deux une expérience de la Vie, une situation établie, et un sens du travail qui leur promettait un avenir heureux. C'est sans doute cela qui leur a permis de surmonter guerres et maladies, avec deux destructions totales, de nous élever, ma soeur Denise et moi,, malgré les crises et les difficultés, et d'arriver néanmoins à un âge avancé.

Louise Carlier, à son mariage, à 21 ans, avait déjà prouvé son caractère entreprenant et dynamique. Quand elle naquit à Moreuil, ses parents ne devaient pas y être installés depuis bien longtemps. Alfred, son père, veuf d'un premier mariage, avait un garçon, Gabriel, lequel a dû, vraisemblablement, quitter tôt le foyer familial. Nous le retrouverons, bien des années plus tard, devenu père de Mado, la brodeuse bretonne, marraine de notre fils Roland.

Pour Louise et ses parents, Alfred et Marie, la vie, quoique correcte, était modeste dans ce foyer ouvrier. Si Alfred, ouvrier hautement qualifié, était, sans doute, bien payé, les dépenses étaient néanmoins réduites au strict nécessaire et c'est grâce aux économies ainsi réalisées que le ménage pu acheter sa maison, acquérir son indépendance, et assurer la situation de Louise.

Venu de Troyes, où les gens étaient travailleurs, mais bons vi­vants, Alfred possédait ces caractéristiques, poussées au plus degré dans la famille Carlier. D'assez forte corpulence, le verbe haut, une bonne figure d'honnête homme, un peu rougeaud, le poil tirant sur le roux,il avait une grosse moustache qu'il essorait de sa lèvre inférieure en mangeant la soupe traditionnelle. Un peu bedonnant quand je l'ai connu, il était toujours vêtu de velours à grosses côtes, gilet avec manches et dos en moleskine noire, pantalon large et bouffant muni d'une poche spéciale sur le coté d'où dépassait un mètre pliant en bois, patiné de la graisse des outils. Retenu par d'épaisses et larges bretelles grises, ce pantalon, incomplètement boutonné, de même que le gilet, laissait le ventre à l’aise, laissant apercevoir dans un losange la chemise de travail en gros tissu et une patte avec boutonnière qui était de règle sur ce genre de chemise. Je le vois encore, ainsi vêtu, et chaussé souvent de sabots. Le dimanche où, quand il devait sortir, il délaissait ces vêtements de travail et portait un complet sobre avec une cravate noire faite d'un ruban court et étroit formant un simple noeud.

Autant Alfred était rustique, autant notre grand'mère, Marie, sa seconde épouse, était distinguée. Je n'ai jamais su comment ils se sont connus. Originaire de Rambervillers, en Lorraine, elle parlait de ce pays avec nostalgie. Assez grande, de port altier et digne, elle avait due être très belle. Dans son adolescence, elle travaillait à « l’ouvroir », chez les Soeurs, disait-elle, et elle avait conservé quelques amies de ce temps-là qui, parfois, âgées comme elle, lui rendaient visite. J'admirais ces belles dames du temps jadis qui ramenaient du rosé aux joues très pales habituellement, de ma grand'mère au cours de conversations enjouées si différentes de la réserve et du calme hiératique qu'elle gardait couramment.

Il m'a toujours semblé que « Maman Carlier » était issue d'une « Grande famille », un peu mystique et mystérieuse avec ses arrières plans de couvent et d'ouvroir. Je pense que jamais la communication n'a été par­faite entre elle, que l'on appelait dans sa jeunesse « La belle chanteuse de l'église de Rambervillers » et nous autres. J'entendais dire parfois à la maison qu'elle avait eu de la peine à s'habituer à vivre à Moreuil et qu'elle y avait souvent pleuré. Inconscient de cela, je la faisais trop souvent enrager par mon manque de sagesse et d'obéissance.

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