Avant les labours, l'acheminement et l'épandage du fumier se signalait par l'odeur intense qui se répandait sur les champs et dans tout le village.Les jours de marché, à Moreuil, l'animation était à son comble ainsi que la circulation chaotique des divers véhicules hippomobiles qui amenaient les paysans des fermes ou villages voisins venant vendre des produits de leur culture ou des animaux de leur élevage, se croisant ou se dépassant sans règle bien précise avec les légères charrettes, les élégants phaétons ou les distingués « tonneaux » à l'habitacle rond (comme leur nom l'indique) où quatre passagers se font face, deux par deux. Tout ce monde, cheveux au vent et fouets claquants se rendant en joie au bourg pour y faire leurs achats ou rencontrer des amis. Ces jours là, le crottin de cheval dans les rues était plus abondant et les gamins, armés d'une brouette ou de vieux paniers, d'une pelle et d'une balayette se pressaient de le ramasser pour fumer le jardin familial.
Descendant des riches plaines du Santerre, les Villageois arrivaient par la rue du même nom, qui était justement la nôtre et je pouvais ainsi observer les allées et venues. Sur les bords des trottoirs, des anneaux étaient scellés pour y attacher les chevaux pendant que les passagers des voitures vaquaient à leurs occupations. Nombreux étaient ceux que je voyais fréquenter le magasin de ma mère ou celui de mes grands-parents en face,en sortant chargés de paniers pleins d'épiceries ou emportant diverses vanneries ou des sacs de graines.Pendant que les hommes faisaient ces achats ou entraient à coté, au « Café des Quatre Coins » tenu par Madame Dubois, à l'angle de la rue Veuve Thibeauville, pour y boire quelque "canon" de vin en jouant au « piquet » ou à la « manille », les dames se rendaient de préférence au 8 de la rue du Santerre dans le magasin de tissu de Madame Maréchal pour y choisir l'étoffe qu'elles confieraient à Madame Douville, couturière, dont l'atelier était situé plus bas dans la mène rue, qui confectionnerait les vêtements.
C'est dans ce quartier que j'ai vécu mes premières années car Louise Carlier, ma mère, avait à peine 19 ans quand son père put acheter pour elle le fond de commerce de tissu de Madame Maréchal, ce qui lui permit d'y ajouter l'atelier de couture sans pour autant supprimer la vente des tissus, réalisant ainsi le projet qui lui tenait à coeur.
Madame Maréchal, son fonds vendu, se retira à Amiens avec son mari et ils y vécurent encore longtemps, restant liés d'amitié avec mes parents, leur rendant fréquemment visite et je les ai bien connus jusque dans leurs âges très avancés car cette amitié se perpétua jusqu'à leur mort alors que nos parents, Denise et moi, étions fixés à Saint-Just. Par contre, je ne sais ce que devint Madame Douville, la patronne d'apprentissage de notre mère Louise.
En ce temps là, c'était « la Belle époque ». Un certain Monde menait une vie de luxe et d'oisiveté. L'industrie naissante créait d'immenses fortunes. Le prolétariat se construisait et prenait conscience. Les injustices sociales commençaient d'être ressenties. Les salaires et les prix étaient très bas mais il n'existait aucune protection réelle contre la maladie ou la vieillesse. Certains versaient une faible cotisation à une mutuelle comme « Les Prévoyants de l'Avenir », mais cela était très insuffisant en cas de coup dur. Aussi, nombreux étaient les pauvres, les mendiants et les malheureux. Cependant, une certaine solidarité et des liens familiaux très forts remédiaient en partie à ces misères. La mendicité était chose courante et l'obole, souvent en nature, était rarement refusée aux mains tendues de vieillards résignés, ou d'enfants en haillons de familles malchanceuses ou de parents paresseux ou ivrognes. Quelques riches familles, souvent issues de l'ancienne noblesse, comme celle de la Marquise De Plessis-Bellières qui habitait le château de Moreuil, venaient en aide aux malheureux qui leurs en étaient reconnaissants, comme cela semblait naturel à l'époque.
Simultanément, les Arts et les Techniques prenaient un prodigieux essor. A Paris, dans un même tourbillon, le music-hall, les peintres, artistes de tous poils, écrivains et poètes, entraînaient la foule des nantis. De fastueuses Expositions émerveillaient le Monde. Alfred Carlier pouvait raconter son voyage, à peine croyable dans sa vie laborieuse, au cours duquel il avait pu découvrir la Tour Eiffel dressée dans le ciel de la « Ville Lumière », près de la « Grande Roue ». Il ne manquait pas de laisser libre cours à son enthousiasme pour la fameuse « Galerie des Machines » où il s'était retrouvé dans son élément!
Avec l'Aviation naissante, mon père, Georges Gardin, toujours passionné pour toutes les innovations, pouvait admirer dans « Le Petit Journal Illustré » les représentations réalistes des étranges machines volantes. Il n'aurait pas imaginé qu'une dizaine d'années après il serait mis à la tête d'une équipe destinée à la réparation des avions de combats engagés dans la guerre 14/18, inquiétants assemblages de bois et de toile, dans un entrelacs de câbles et de tendeurs mus par d'étranges moteurs rotatifs à cylindres montés en étoiles.

